Nouvelle pub de La Poste : l'envers du décor...
Abribus, quotidiens nationaux et régionaux, journaux gratuits... au fil des semaines la direction de La Poste déverse les quatre vagues d'une campagne publicitaire gigantesque. Nous n'insisterons pas sur l'indécence d'une telle opération, alors que l'effondrement financier accouche d'une grave récession économique. Au moment où les salariés sont mis à la diète, où le chômage repart à la hausse, cette publicité dispendieuse et écrasante relève de la provocation. D'aucuns évaluent son coût à au moins quinze millions d'euros, soit plus de la moitié de la valeur totale de l'intéressement octroyé aux postiers en 2008. Quelle incohérence aussi : les dirigeants de La Poste implorent sa privatisation sous le prétexte du manque d'argent, argent qu'ils jettent par les fenêtres ! Enfin, cet affichage ostentatoire pose une autre question : les initiateurs de cette démarche ont-ils le sens des réalités et des rapports de force ? Comment peut-on être si sûr de soi alors que les Français rejettent la privatisation, alors que sa propre tutelle est décidée à mettre la pédale douce ? 1. « Votre confiance nous donne de l'avance... »
La portée de l'affiche introductive n'échappera à personne : les mots en caractères fins glissés entre les grosses lettres bleues jouent le rôle de l'inconscient d'où surgit la vérité cachée : "capital"... "changer"... tout est dit. Pour le reste, on applique la méthode Coué. La Poste considère la confiance des usagers comme acquise a priori, comme s'il s'agissait d'une légitimité indiscutable. Oui, les Français font confiance à La Poste, mais à celle du service public de proximité incarnée par le bureau de poste et le facteur. C'est une confiance qu'ils sont prêts à retirer à ceux qui veulent sacrifier le service public au business. En résumé, les "privatiseurs" se cachent derrière l'image forte du service public pour mieux détruire sa réalité. Se servir de la confiance comme d'un anesthésique pour opérer le charcutage mortel de la privatisation est une ruse grossière.
Et si on parlait de la confiance interne, celle qu'on prétend infliger aux salariés comme de l'huile de foie de morue ? Chacun le sait, elle est rompue depuis longtemps. Rompue par les réorganisations successives, l'absence de ligne claire, les menaces qui pèsent sur l'emploi, la politique égoïste des métiers.
2. « La réalité ne sera jamais aussi proche de vous »
L'affiche nous montre l'image bucolique de deux adolescents qui sillonnent la campagne sur un scooter. Le "point de contact" (tiens, ce n'est pas un bureau de poste !) est indiqué à 5 km sur la borne. La légende dit « La Poste modernise ses 17 000 points de contacts. C'est notre mission de service public ». Mensonge caractérisé : fin 2007, il ne restait plus que 11 800 bureaux en gestion propre... Moderniser, pour les dirigeants de La Poste, équivaut à transférer une activité réduite chez un commerçant ou une agence communale. Pour les postiers, cela signifie des suppressions d'emplois. Pour les usagers, cela se traduit par une dégradation du service public, qu'il s'agisse de l'éventail des prestations offertes, de leur qualité et de leur quantité. Pour ne pas parler de la confidentialité...
Quelques chiffres : un établissement de plein exercice offre une palette de 400 opérations ; ce chiffre se réduit à une quarantaine dans les agences communales et à sept chez l'épicier du coin ! Autrement dit, un ersatz de service postal. En outre, quand le commerçant disparaît, c'est le désert total. Entre 2006 et 2007, 655 bureaux ont été fermés. En Allemagne, référence à la mode, les 850 plus grands bureaux ont été cédés à la Postbank, le reste a été rayé de la carte.
3. « 95 millions de plis livrés toutes les 24 heures »
Une jeune fille souriante devant une batterie de boites à lettres : image d'une Poste rassurante. Mais pour combien de temps ? A partir du 1er janvier 2011, à cause d'une directive mal négociée par les gouvernements successifs, le marché du courrier sera totalement ouvert à la concurrence. Des opérateurs alternatifs, étrangers ou non, pourront entrer en lice. Ils n'iront pas distribuer le courrier dans les hameaux reculés ou dans les banlieues populaires. Ils s'intéresseront aux marchés les plus juteux, ceux des grandes villes et des régions riches. Aujourd'hui, grâce au monopole et à "la péréquation tarifaire" - le prix unique du timbre -, La Poste compense en partie le déficit structurel du service universel. Demain, ces déficits vont se creuser, incitant davantage La Poste à réduire la voilure. La loi prévoit bien la création d'un "fonds de compensation", avec participation des opérateurs alternatifs. Ce fonds n'existe toujours pas et le mode de financement prévu serait de toute façon insuffisant.
Sans financement public du service universel, La Poste ne pourra plus distribuer le courrier des particuliers du lundi au samedi. Sauf à mettre fin aux prix unique du timbre ou à supprimer une journée de distribution : la directive européenne le permet.
4. « La presse distribuée chez vous, peu importe le chez vous... »
La distribution de la presse est un des quatre piliers du service public postal. Seule La Poste est apte à assurer cette tâche sur l'ensemble du territoire, à un coût acceptable pour les destinataires. Le "bobo" qui, sur l'affiche, plastronne devant son bateau aurait sans doute les moyens de voir le prix de son abonnement augmenter, certainement pas le lecteur de base. En réalité, les éditeurs de presse ne payent que le tiers de l'affranchissement d'un journal ; l'Etat met 242 millions par an "au pot", et La Poste près de 500 millions... C'est plus de la moitié de ses bénéfices de 2007 ! Pire : en 2015, l'Etat est censé fermer le robinet de ses versements. Alors oui, la presse sera toujours distribuée n'importe où, mais le monsieur au bateau et le chômeur de Lozère auront désormais un point commun : ils paieront le journal plus cher, beaucoup plus cher !
La Poste Potemkine...
Derrière les décors forts coûteux de la pub de La Poste, c'est un monde lézardé, vermoulu et sinistre qui apparait : celui d'un service public sacrifié sur l'autel du profit, pour le profit. Celui d'une Poste privilégiant les marchés étrangers au détriment de sa mission nationale.
La pub de La Poste, c'est un "village Potemkine", comme celui que le ministre de ce nom faisait visiter à l'impératrice Catherine II de Russie. Derrière les façades riantes et factices, il n'y avait rien...
]
RSS