On disait PMF...


Par Michel Pesnel, Secrétaire général adjoint


Pour de nombreux « baby-boomers » le nom de Mendès France évoque d'abord le verre de lait que leur instituteur devait, bon gré mal gré, leur faire boire chaque jour à l'instigation du président du Conseil... Au-delà de cette réminiscence proustienne, PMF incarne, pour ceux qui se souviennent et ceux qui savent, l'alliance rare en politique de l'intégrité, de l'intelligence et du courage. Qualités célébrées dans leur principe mais rarement appréciées quand elles s'exercent. C'est pourquoi cet homme d'exception fut congédié par l'Assemblée Nationale, après seulement sept mois et dix-sept jours à Matignon : il avait soldé la question indochinoise, enterré la CED, résolu la question tunisienne. On n'avait plus besoin de lui.
Un des principaux reproches que l'on fit à ce grand démocrate est d'avoir osé s'adresser directement au peuple, par l'entremise de la radio. Ce procédé hebdomadaire, le président Roosevelt l'avait déjà employé à l'époque de New Deal. La causerie n'est pas le discours solennel ; c'est un propos qui s'adresse à chacun, sur le ton de la conversation, calmement, sans passion ni rhétorique, en pariant sur l'intelligence. La publication, par la remarquable collection Texto, de ces interventions vespérales aide à comprendre le phénomène Mendès, le pourquoi de son échec et la mauvaise conscience durable que laissa son départ. Parlant depuis Paris, d'un chalet genevois ou d'ailleurs, PMF dit aux Français qu'en politique étrangère la voie de la négociation n'est possible que si elle s'appuie sur la clarté et la fermeté : c'est le sens des accords de Genève conclus l'été 1954. Il explique à et sans doute avait-il trop foi en l'Homme à que le colonialisme doit s'effacer sans pour autant rompre les ponts avec les peuples qui prennent leur destin en main. Il affirme que la France possède des atouts humains et des ressources naturelles, mais qu'il faut engager des réformes. L'optimisme anime ces pages, au point de nous étonner aujourd'hui : « savez-vous qu'au cours des derniers mois, la prospection du pétrole en France a donné des résultats surprenants dont les spécialistes du monde entier ont souligné l'importance ? [...] La France dont l'économie a tant souffert dans le passé de l'infériorité de ses ressources énergétiques, devient l'un des pays d'Europe riches en combustibles gazeux et liquide ». On croit rêver... PMF, en ce parcours éclair, eut aussi à gérer la question allemande, l'affaire dite des fuites, la lutte contre les bouilleurs de cru, les débuts de la guerre d'Algérie...
Dans ces propos, on sent la gêne latente de s'exprimer au-delà du cercle parlementaire. Car si PMF est toléré, il n'est guère admis. Sur les tribunes, l'antisémitisme s'affiche ouvertement. Le radical Mendès était-il de gauche ? En tout cas, les chrétiens-démocrates le détestaient, les socialistes ne furent pas de son cabinet, et les gaullistes démissionnèrent après deux mois... La haine explose le 5 février 1955, à 4 h 50 du matin, lorsque l'Assemblée refuse sa confiance au Gouvernement. Le président du Conseil démissionnaire ose, contre tous les usages, monter à la tribune pour un dernier message. Les huées l'empêchent de terminer. Le texte de ce discours testament est reproduit dans « Dire la vérité » : « Ce qui a été mis en marche dans ce pays ne s'arrêtera pas. Les hommes passent. Les nécessités nationales demeurent [...]. Si j'ai cru devant vous, devant le pays, comme devant ma conscience, que je pouvais servir à la réalisation du plus noble dessein qu'un patriote puisse se proposer, il est naturel que j'éprouve une peine profonde de m'en voir retirer le moyen ». PMF n'est jamais revenu au pouvoir. Sans doute y fut-il pour quelque chose. Mais aurait-on voulu de lui ?
Pour prolonger cette vivante lecture, nous vous conseillons l'excellente biographie due à la plume de Patrick Roussel (Gallimard) ainsi que le grand classique de Jean Lacouture (Points Seuil). Car PMF ne se résume pas à la fugacité de son Gouvernement. Plus jeune avocat de France, député à 25 ans, sous-secrétaire d'État de Blum, résistant et combattant de la France libre, ministre de De Gaulle à la Libération, éclaireur du socialisme démocratique : autant de jalons dans cette vie responsable et utile.
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